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La Marche mondiale des femmes : 10 ans de solidarité globale

Pascale Dufour et Isabelle Giraud

Le 8 mars prochain, les actions de la Marche mondiale des femmes seront lancées à travers le globe; dans les Amériques, un vibrant réseau de coordinations nationales y prendra part. Comprendre l’implication des militantes au sein de la Marche à partir d’expériences vécues permet de qualifier les effets de l’existence de ce réseau transnational qui diffuse le féminisme dans la région, mais surtout l’approfondit et en modifie les thèmes et pratiques.

La Marche mondiale des femmes (MMF) est conçue en l’an 2000 comme un événement unique et symbolique : marcher à travers le monde avec des revendications pour toutes les femmes sur les thèmes de la lutte contre la pauvreté et des violences faites aux femmes. Plus de 6000 groupes de femmes, associations mixtes et syndicats se mobilisent alors. En 2001, les déléguées réunies en rencontre internationale décident de poursuivre l’aventure.

Dix ans plus tard, la Marche est devenue un réseau transnational organisé, dont le Secrétariat international initialement établi à Montréal a été déplacé vers le Sud, à São Paulo au Brésil. Très présent dans les forums sociaux mondiaux, le réseau s’avère un acteur collectif de premier plan au sein des Amériques.

Les actions mondiales de 2010 s’articulent autour des quatre champs d’action de la Marche : le bien commun incluant des thèmes tels la lutte contre la privatisation de la nature et des services publics et la défense de la souveraineté alimentaire; la paix et la démilitarisation se penchant sur les causes des guerres; le travail des femmes incluant l’accès aux droits, à la sécurité sociale, à l’égalité salariale et à un salaire minimum juste; la violence envers les femmes portant sur ses causes et manifestations, mais aussi sur les résistances collectives des femmes.

Quels impacts 10 ans de solidarité planétaire ont-ils pu avoir pour le féminisme dans les Amériques ? Comme nous avons pu le vérifier à travers des témoignages, l’appartenance au réseau de la MMF s’est généralement accompagnée d’un regain de vitalité du mouvement des femmes à l’échelle nationale. Surtout, elle a permis à ces femmes de s’approprier des thématiques qui sont généralement peu traitées par le féminisme.

En effet, les mouvements féministes au Nord comme au Sud ont prioritairement traité de questions perçues comme des « questions de femmes » : par exemple, les thématiques liées aux corps des femmes comme la sexualité et la reproduction, ou encore les droits politiques des femmes. Mais dans les Amériques, sous l’impulsion des actions mondiales, les militantes de la MMF ont aussi développé une expertise sur l’intégration continentale et la souveraineté alimentaire, développant une perspective féministe sur chacun de ces thèmes.

Ainsi, des liens directs ont été faits entre les politiques de libre-échange mises en place par les gouvernements des Amériques au fil des décennies et la dégradation des conditions de travail des femmes. Elles ont documenté le fait que la compétition accrue entre les économies touche plus fortement les femmes vivant dans la pauvreté puisque ce sont surtout elles qui travaillent dans les secteurs précaires de l’économie, où les emplois sont mal rémunérés et non protégés.

De même, sur les questions liées à la souveraineté alimentaire, les militantes de la Marche mettent de l’avant le rôle premier des femmes dans la production alimentaire, la préservation de la biodiversité et des semences fermières et dénoncent les effets du modèle industriel de production agricole qui menace les emplois des femmes autant en milieu rural qu’urbain.

Les pratiques développées depuis 10 ans ont conduit les militantes à produire des discours qui participent à la réinvention du féminisme. Avec les quatre champs d’action de la MMF, les revendications des femmes s’élargissent et le féminisme qui était souvent pensé comme un champ d’expertise particulier se transforme en une perspective d’analyse qui permet de porter un regard critique sur toutes les questions de société.

Malgré des différences extrêmement notables entre les coordinations, la MMF parvient à faire agir ensemble des groupes de femmes de la base et des militantes d’organisations mixtes et syndicales à l’échelle régionale et mondiale, jusqu’à renouveler le féminisme et ses pratiques. Ainsi, les mobilisations mondiales qui ont lieu tous les cinq ans permettent de construire des solidarités transfrontières entre les femmes du monde, d’approfondir la densité des réseaux et de travailler à la convergence des revendications et des identités au-delà des différences.

Les militantes de la MMF dans les Amériques participent à un réseau qui se distingue très largement des réseaux féministes transnationaux que l’on retrouve aux Nations Unies et qui sont plutôt spécialisés sur les droits des femmes. Non seulement la portée des revendications est plus grande dans le cas de la MMF, mais les formes d’actions sont beaucoup plus diversifiées. Moins portée vers le lobbying ou les actions auprès des institutions, la Marche utilise des actions collectives aux dimensions symboliques fortes.

Ce féminisme réinventé est le produit de plusieurs mécanismes. D’abord, il y a la volonté de se construire comme mouvement mondial. Ensuite, un processus de reconnaissance mutuelle se construit par le dialogue entre les différentes composantes du mouvement, sensible aux dimensions de pouvoir existant dans les relations entre les femmes du Nord et du Sud. Enfin, le processus de négociation vise à arriver aux revendications communes les plus exigeantes possibles plutôt que celles-ci reflètent le plus petit dénominateur commun, ce qui signifie un travail préalable très long et important pour que les différentes coordinations soient d’accord sur les analyses des enjeux comme le travail des femmes, la pauvreté, les violences ou les guerres.

L’identité collective de la MMF, très spécifique au mouvement, constitue une forme hybride de féminisme qui fait cohabiter des traditions du féminisme occidental et de l’Amérique du Sud entres autres, ce dernier étant historiquement plus porté sur la défense des droits économiques. En ce sens, ce féminisme est très moderne parce qu’il tente d’articuler les différences sans les hiérarchiser et de construire quelque chose de nouveau sans nier ce que sont les femmes; tout ça par le biais de pratiques solidaires quotidiennes.blue square

Nous avons récemment demandé aux militantes à la tête des coordinations nationales de la Marche de nous raconter l’importance du réseau dans leur société. Deux extraits de ces témoignages sont reproduits ici, ceux de militantes du Chili et du Brésil.

Chili

« Au Chili, le processus a été lent, mais nous travaillons peu à peu à rendre la MMF plus visible au niveau national. Les possibilités de mobilisation dans le pays sont faibles, mais nous avons pris la décision de relancer un mouvement uni entre les femmes sur le marché du travail, les étudiantes et les féministes. La MMF apparaît comme un espace visible et une approche de référence valide pour toutes les femmes, particulièrement les plus jeunes, qui désirent participer aux mouvements sociaux.
Les revendications les plus importantes en ce moment pour le Chili sont la position sur l’avortement thérapeutique, la légalisation de l’avortement, le respect des droits du travail — même travail, même salaire —, la tolérance zéro à l’égard de la violence faite aux femmes et un État laïc qui ne permet pas l’ingérence de l’Église dans l’élaboration des lois publiques.

D’un point de vue personnel, je crois qu’en Amérique latine, la MMF est davantage liée aux organisations de la base et aux mouvements sociaux. Cet aspect est positif et renforce le mouvement pour continuer avec vigueur sur l’ensemble du continent. »

Témoignage de M. (2009)

Brésil

« La coordination nationale du Brésil est composée de 17 comités régionaux. Le grand défi auquel nous faisons face est de poser des demandes concrètes à l’intérieur des thématiques générales. Par exemple, la question des transformations génétiques est une grande préoccupation des femmes des milieux ruraux. Les nouvelles technologies produisent des semences qui ne peuvent se reproduire, il est donc nécessaire d’acheter de nouvelles semences à chaque fois. Cette situation profite au capital mondial, mais appauvrit les femmes paysannes. Le rôle de la MMF, dans une telle situation, est de connecter tous ces groupes, dispersés à travers le monde. En Amérique latine, par exemple, nous travaillons avec Via Campesina, un grand mouvement paysan international.

La MMF est très importante en Amérique latine et la région de l’Amérique latine est très importante pour la MMF. Cette région possède un grand niveau d’analyse et d’expériences de lutte à propos du néo-libéralisme et de ses conséquences sur les femmes. Avec la MMF, nous tentons de construire des alternatives au néolibéralisme et au libre-échange en y introduisant une perspective féministe.
Le bien commun, la souveraineté alimentaire, le travail des femmes, la violence faite contre les femmes sont les thèmes qui représentent le plus la réalité des femmes de l’Amérique latine. La MMF n’est pas une organisation féministe typique, mais plutôt un mouvement qui aborde différentes questions sous une perspective féministe. Il faut toucher à tout car tous les aspects de la société affectent les femmes. »

Extrait de la compilation des témoignages de A. (2008) et de E. (2006)

Pascale Dufour est professeure au Département de science politique de l’Université de Montréal. Isabelle Giraud est maître-assistante à l’Université de Genève, Unité genre.


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