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Entre stabilisation et reconstruction: L’Amérique latine au chevet d’Haïti

David Morin

Photo: UN Photo/Sophia Paris
Major-général Floriano Peixoto Vieira Neto (à gauche), commandant de la Force de la Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti (MINUSTAH), et le Lieutenant-général des Forces armées des États-Unis Kenneth Keen (à droite), parlent à la presse à Cité Soleil, Haïti, où leurs troupes distribuent de la nourriture et l’eau.

Suite au séisme qui a frappé Haïti en janvier 2010, les gouvernements latino-américains ont multiplié les marques de solidarité envers leur « sœur caribéenne ». Cet élan illustre leur implication croissante en Haïti depuis plusieurs années et conforte le souhait de certains États, dont le Canada et le Brésil, de privilégier une approche hémisphérique dans ce dossier. Si certains y voient la confirmation d’une dynamique interaméricaine sans précédent, les événements de ces dernières semaines ont également montré qu’en Haïti, l’Amérique latine est encore loin de parler d’une seule voix.

La présence latino-américaine se remarque d’abord au sein de la mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). En décembre 2009, pas moins de 13 pays du continent y comptaient des militaires ou des policiers, ce qui en fait la « première mission de paix latino-américaine » sous le Chapitre VII de la Charte de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Depuis 2004, la contribution militaire latino-américaine oscille entre 40 et 60 pourcent de la totalité des Casques bleus déployés dans ce pays. Cet engagement est toutefois très inégal. À eux seuls, le Brésil et l’Uruguay fournissent plus de la moitié des soldats et en incluant l’Argentine et le Chili, ces quatre pays représentent 84 pourcent de la totalité des Casques bleus latino-américains en Haïti. En réponse à l’urgence, la résolution 1098 du Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé une augmentation pour six mois de 3500 Casques bleus au sein de la MINUSTAH. Tandis que le parlement brésilien a autorisé l’envoi de 900 soldats supplémentaires, l’Argentine, le Pérou et l’Uruguay ont annoncé leur intention de contribuer à ces renforts.

La plupart des observateurs s’accordent à dire que le Brésil est le principal acteur et le moteur de l’engagement latino-américain en Haïti. Des Brésiliens occupaient deux des postes les plus élevés de la MINUSTAH —celui de Représentant spécial adjoint principal du Secrétaire général et celui de Commandant de la Force— avant que le premier, Luiz Carlos da Costa, ne périsse dans le séisme. Brasilia est aussi actif en Haïti sur le plan politique et, dans une certaine mesure, économique, tel qu’illustré par les nombreuses visites du président Luiz Inácio Lula da Silva à Port-au-Prince, les projets de développement mis en place ou l’accroissement des échanges commerciaux entre les deux pays. Le dossier haïtien constitue un élément clé de la volonté et de la stratégie du Brésil d’affirmer son statut de puissance régionale sur la scène internationale, ce qui irrite parfois ses partenaires. Il n’en reste pas moins que les pays d’Amérique latine ont su établir une dynamique relativement cohérente et coordonnée au sein de la MINUSTAH et sur le plan politique à travers l’Organisation des États américains (OÉA) et le Conseil de sécurité notamment.

Au-delà de la mission de stabilisation, plusieurs pays de la région sont également actifs en matière d’aide au développement. Outre les différentes initiatives brésiliennes, le Vénézuela —dont la relation avec Haïti s’appuie sur un symbole fort puisque la jeune République a jadis hébergé Simon Bolivar, héros de l’indépendance sud-américaine— a intégré l’île à son programme global de coopération énergétique. Son président, Hugo Chávez, a en outre annoncé l’annulation de la dette haïtienne, dette qui fait du Vénézuela le principal créancier bilatéral d’Haïti selon le Fonds monétaire international (FMI). Cuba mène également une politique volontariste avec près de 2000 médecins et infirmiers cubains en Haïti et l’octroi de bourses d’étude pour former des étudiants haïtiens.

Sur le plan multilatéral, la Banque interaméricaine de développement (BID) est le principal bailleur de fonds multilatéral du pays. Présente en Haïti depuis 50 ans, elle finançait fin 2009 plus de 25 programmes, estimés à près de 770 millions de dollars, notamment dans les secteurs de l’infrastructure et de l’agriculture, des services de base et de la gouvernance économique.

Suite au séisme, les pays latino-américains ont multiplié les annonces confirmant leur engagement. Le Brésil, Cuba, l’Équateur, la République dominicaine et le Vénézuela ont été parmi les plus prompts à réagir. En réponse au « plan Marshall » censé être discuté lors de la Conférence ministérielle préparatoire de Montréal du 25 janvier, l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) s’est empressée d’annoncer, le même jour, un « plan stratégique » à moyen et long terme pour l’aide humanitaire et la reconstruction en Haïti, avec la santé pour axe central. L’ALBA en a également profité pour dénoncer « l’impérialisme » des pays donateurs et la présence militaire étrangère, celle des États-Unis notamment. Quelques jours plus tard, l’Union des Nations sud-américaines (UNASUR), créée en 2008 avec l’objectif implicite de se substituer à l’OÉA perçue comme inféodée aux États-Unis, s’est engagée à remettre 300 millions de dollars pour soutenir la reconstruction d’Haïti. Lors de ce sommet, l’UNASUR a notamment appelé ses États membres à « inaugurer une nouvelle forme de coopération Sud-Sud ».

Suite aux déclarations épicées de certains chefs d’États de l’ALBA, le sommet de l’UNASUR aura eu le mérite de calmer le jeu et de restaurer une certaine harmonie de vues au sein de la communauté latino-américaine. Cependant, derrière cette façade, force est d’admettre que la différence de ton et d’attitude entre Chávez ou Lula par exemple ne manqueront pas de donner des arguments aux tenants de la théorie des
« deux gauches ».

Au-delà de la rhétorique, cette dissonance semble traduire des divergences plus profondes et des intérêts difficilement conciliables en Haïti. D’un côté, les pays comme le Vénézuela, Cuba ou l’Équateur qui se réclament ouvertement de la gauche socialiste défendent une alternative régionale assez opposée à l’approche des principaux acteurs en Haïti (e.g. Canada, États-Unis, France ou Banque mondiale, BID, FMI, Union européenne). De l’autre, les principaux contributeurs de troupes comme le Brésil, l’Argentine et le Chili —qui n’ont dépêché que des représentants de moindre niveau au sommet de l’UNASUR— sont pris entre le marteau et l’enclume. Ils prennent certes soin, chaque fois qu’ils le peuvent, de réaffirmer leur attachement à une approche latino-américaine distincte de celle privilégiée par une partie de la communauté internationale. Dans le même temps, il leur est difficile de ne pas intégrer les standards mis en place par leurs principaux alliés au sein de la MINUSTAH et du Conseil de sécurité, ou de prendre le risque de s’aliéner les deux poids lourds que sont les États-Unis et le Canada. Difficile dans ces circonstances, au-delà de l’imaginaire politique qu’elle alimente, de croire que la reconstruction en Haïti pourrait être ce « laboratoire » qui verra enfin à l’œuvre une Amérique latine parlant et agissant d’une seule voix.blue square

David Morin est directeur adjoint du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP) de l’Université de Montréal.


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