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Des présidentielles d’Halloween : le Brésil dans l’obscurité?

Jean Daudelin

Les élections sont censées nous apprendre certaines choses, par exemple l'orientation que prendra un pays, la façon dont il sera dirigé ou, du moins, la personne qui le gouvernera effectivement. Toutefois, les élections présidentielles brésiliennes du 31 octobre dernier n’ont rien révélé du genre. La portée réelle de la victoire de Dilma Rousseff est un mystère non seulement pour les observateurs étrangers et la plupart des Brésiliens, mais également pour Rousseff elle-même. 

Manifestement, certaines choses demeureront inchangées, et elles sont très importantes: la politique économique dirigiste mais favorable au marché est bien enracinée, il n’y a pas véritablement de remboursement de dette à suspendre et l’inflation est encore largement perçue comme une bête trop dangereuse pour qu’on ne la laisse s'échapper de nouveau. Ce qui est peut-être le moins susceptible de changer est la Bolsa Familia, ce programme de transferts monétaires conditionnels ayant remporté un succès remarquable et qui est considérée comme une vache sacrée que personne n’osera toucher. Dans une large mesure, cette campagne électorale était dépourvue d'enjeu, constituant plutôt un accident institutionnel empêchant Luis Inácio Lula da Silva, le politicien le plus populaire de l'histoire du Brésil, de rester au pouvoir durant au moins un autre mandat et de faire grosso modo ce qu’il a fait depuis 2002.

Pourtant, la donne politique est sur le point de changer significativement, tandis que Lula s’apprête à céder sa place à la présidence à Rousseff. Le nouveau jeu politique comporte de nombreux niveaux dont les dynamiques et combinaisons sont tellement complexes que personne ne peut prédire ce qui en ressortira. C’est donc mystère et boule de gomme.

Le premier de ces niveaux se trouve au sein même du Partido dos Trabalhadores (PT, Parti des travailleurs), qui a finalement accédé au pouvoir en 2002 uniquement grâce au charisme de Lula. Il n’avait donc d’autre choix que de laisser Lula gouverner, ce que ce dernier a fait, mais souvent d’une façon et avec des gens qui ne plaisaient pas vraiment à l’« establishment » du parti. Les petistas acceptent cet état de fait depuis maintenant huit ans, mais bon nombre d'entre eux estiment qu’il est temps de remettre les rênes au parti et tenteront, de toute évidence, de faire valoir leur position sur les priorités et le budget du gouvernement.

Le premier obstacle qu’ils rencontreront est Lula, qui n’est plus à la présidence, mais qui n’en est pas loin non plus. Celui-ci pourrait bien, d’ailleurs, être tenté de revenir au pouvoir en 2014. Il est en quelque sorte le zombie du parti : mort dans un sens, mais bien vivant dans l’autre. Par ailleurs, la solide base sociale qui soutient Lula et que certains analystes appellent le lulismo est le deuxième obstacle qui se présentera à eux. Le lulismo forme aujourd’hui un important mouvement, qui fait des adeptes principalement dans le nord-est du pays, mais également dans l’ensemble des régions les plus pauvres du Brésil. Les mouvements sociaux et les organisations politiques en lien avec le PT n’ont pas atteint les gens de ces secteurs, qui demeurent largement indifférents à l’égard du gauchisme orthodoxe ou du post-marxisme sophistiqué des intellectuels du PT. Ils n'en ont que pour Lula et pour ce qu'il leur a apporté, c'est-à-dire la stabilité et un sentiment de sécurité grâce à une politique économique prudente ainsi qu’à un chèque qu’ils reçoivent tous les mois et qui leur permet pour la première fois de joindre les deux bouts. Autrefois partisans de l’ancienne oligarchie, ces gens des régions pauvres du Brésil sont résolument conservateurs, en partie par nécessité, car ils savent qu’ils seront les premiers à couler si la barque venait à chavirer, mais aussi par choix puisqu'une grande majorité d’entre eux, catholiques ou protestants, sont extrêmement religieux. C’est une réalité que Rousseff a découvert à ses dépens lorsque sa position ambiguë sur l’avortement a fait tourné sa campagne au vinaigre, ce qui a probablement contribué dans une large mesure à la tenue d'un second tour de scrutin.

Si Rousseff tente sa chance, se range du côté des petistas et adopte une approche un peu plus « progressiste » que Lula, saura-t-elle rallier les lulistas? Surtout, Lula laissera-t-il cela se produire? Permettra-t-il à la successeur qu'il a choisie —« lui-même en robe » comme il l’a décrite en pensant peut-être déjà à l'Halloween— trahir « son » électorat?

Comme si toutes ces incertitudes n’étaient pas suffisantes, Rousseff devra également construire une majorité pour chaque loi qu’elle tentera de faire passer au Congrès. Pour ce faire, non seulement devra-t-elle gagner l’appui de toute la délégation du PT, dont une grande partie s'est hissée au pouvoir grâce à l'appui des lulistas, mais elle devra aussi, à l'instar de tous les présidents brésiliens, menacer ou soudoyer de nombreux députés et sénateurs « centristes », la plupart provenant du principal allié du PT, le Partido do Movimento Democrático Brasileiro (PMDB, Parti du mouvement démocratique brésilien). Bien qu’il ne soit pas tout à fait le « gang de bandits » décrit par l’ancien gouverneur et candidat à la présidence Ciro Gomes, la majeure partie de ses membres élus agissent seulement lorsqu’ils sont menacés ou lorsqu’on promet un poste de ministre aux membres de leur parti, un emploi à leurs partisans, des dépenses dans leurs circonscriptions pour leurs électeurs, ou de l’argent liquide pour eux-mêmes. Lula, qui jouissait d’une immense popularité et qui, par conséquent, pouvait imposer des sanctions politiques, devait néanmoins recourir à l’un ou l'autre de ces moyens pour obtenir ce qu'il voulait. Rousseff, qui ne détient pas la grande légitimité politique de son prédécesseur et qui ne parviendra fort probablement pas à l'acquérir à court ou à moyen terme, n'aura pas de choix : elle paiera cher pour obtenir ce qu’elle veut du Congrès. Combien? Personne ne le sait, car on n’a aucune idée de ce que les lulistas penseront, de ce que Lula fera, de la manière dont réagiront les députés petistas au Congrès, de ce que les « alliés » centristes demanderont et de la tournure que prendront les événements.

D’ailleurs, personne ne sait trop ce qui se cache derrière le masque que Rousseff a porté durant la campagne électorale. Est-elle davantage une lulista ou une petista? Comment entend-elle traiter avec le zombie et combien est-elle prête à payer pour obtenir ce qu'elle souhaite au Congrès? Son programme ne nous éclaire pas plus que sa campagne. Comme pour souligner son manque de pertinence, celui-ci a été présenté seulement au cours de la dernière semaine d’une campagne qui a duré plus de deux mois.En définitive, tout cela n’a peut-être pas vraiment d'importance pour les années à venir étant donné que les fondements de la prospérité actuelle du Brésil sont très solides. Mais à long terme, ou dans un avenir rapproché si la crise économique frappe de nouveau, les Brésiliens souhaiteront peut-être avoir eu une soirée d’élection moins mystérieuse. 

Jean Daudelin enseigne à la Norman Paterson School of International Affairs de l’Université Carleton et blogue par intermittence sur le site jacaremirim.com.


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