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Haïti face aux évictions forcées

Amélie Gauthier

La question de la relocalisation des déplacés des camps se fait pressante.

Le nombre de déplacés dans les camps créés au lendemain du séisme qui a frappé Haïti en janvier 2010 ne cesse de diminuer selon les chiffres présentés par l'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) en mars dernier. Ces camps abriteraient aujourd'hui 680 000 personnes au lieu des 1.5 million qui y étaient entassées au sommet de la crise. Toutefois, ceci cache un enjeu de taille : plus de 233 000 personnes dans 247 camps font face à des menaces d'évictions forcées ou ont déjà été évincées par les propriétaires fonciers.

Dès juin 2010, les premiers cas d'évictions sont apparus, prenant la communauté humanitaire au dépourvu ; elle a donc géré la situation comme elle a pu, au cas par cas, en demandant un moratoire au gouvernement d'Haïti. Selon la loi haïtienne et la loi humanitaire internationale, les propriétaires n'ont pas le droit d'évincer les déplacés et victimes du tremblement de terre. Néanmoins, certains propriétaires ont pris des mesures pour expulser les occupants, certains allant même jusqu'à utiliser la force en agissant parfois la nuit. La communauté humanitaire a été lente à réagir face aux évictions et la réponse a manqué de cohérence et de leadership clair jusqu'à récemment. Beaucoup d'Haïtiens n'ont pas où aller, se déplaçant soit vers d'autres camps, soit dans de nouveaux sites ou se joignant aux familles évincées dans des lieux illégaux. Toujours selon l'OIM, d'autres familles retournent dans des logements inadéquats et peu sécuritaires.

Plus de 233 000
personnes dans 247
camps font face à
des menaces
d’évictions.

Une enquête menée par Oxfam auprès de familles évincées de Port-au-Prince révèle que leur situation s'est aggravée depuis leur expulsion. Elles ont perdu l'accès aux services de base, entre autres à l'eau traitée et à l'assainissement, et ne sont généralement pas en moyen de payer un loyer et d'assurer leur subsistance. Bien qu'elles aient reçu une compensation financière du propriétaire pour sortir du camp, cette somme est vite dépensée pour subvenir aux besoins alimentaires de la famille, pour soigner les malades ou encore pour investir dans un petit commerce. Beaucoup d'entre eux se retrouvent dans des situations très précaires. Par ailleurs, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) affirme que plusieurs évincés se sont installés à Canaan, un site de relocalisation illégale à l'extérieur de Port-au-Prince, sans aucun service et vulnérable aux inondations, où les ONG ne peuvent leur porter assistance sur ordre du gouvernement.

Bien que la responsabilité incombe au gouvernement de garantir les droits des déplacés et d'offrir des solutions durables, celui-ci ne s'est pas penché sur la question pressante des camps et les enjeux liés au retour ou à la relocalisation des déplacés, ainsi qu'au problème délicat des évictions. Plusieurs documents stratégiques ont été élaborés tels que le plan de «Retour dans les Quartiers et la Reconstruction des Logements» de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti, la «Stratégie pour des Abris sécuritaires», et la «Stratégie de retour et relocalisation» des Nations Unies du mois de janvier 2011. Cependant, le gouvernement n'a pas encore communiqué ou approuvé de stratégie de retour et de relocalisation. Le manque de volonté politique et d'espace pour relocaliser les déplacés sont deux obstacles majeurs au retour, et peu de progrès a été fait pour trouver des solutions durables pour la majorité de ces gens.

Le site de relocalisation illégal de Canaan.

Photo: Amélie Gauthier
Le site de relocalisation illégal de Canaan.

Déjà avant le séisme, le nombre de logements à Port-au-Prince était insuffisant pour la demande de la population ; le problème s'est exacerbé avec la destruction de 250 000 logements depuis. Le Ministère des Travaux Publics, Transports et Communication a mené une étude pour évaluer les dommages à 379 170 bâtiments restés sur pied dans la capitale : 26 pour cent présente des dangers, et 20 pour cent est sévèrement endom­magé et doit être démoli. Beaucoup de propriétaires ne savent pas dans quel état se trouve leur maison et il est difficile de trouver des acteurs qui puissent faire les réparations, dé­molir et enlever les décombres des propriétés.

Les menaces et les évictions ris­quent de s’intensifier dans les pro­chains mois, avec le retrait graduel de la communauté humanitaire, marquant la fin des interventions d’urgence et la transition vers la re­construction et le développement. Après 14 mois de gestion de crise par les ONG intervenues principale­ment dans les camps de déplacés, l’accès aux services de base tels l’eau et l’assainissement en plus de l’ar­gent épargné sur le loyer incitent toujours certains déplacés à rester dans les camps. Le départ des ONGs sera un motif pour les propriétaires de réclamer leurs terres et de se li­bérer de toute responsabilité envers les déplacés.

Les menaces et les
évictions risquent de s’intensifier dans les prochains mois.

Plusieurs acteurs humanitaires, dont Oxfam, sont contre les évic­tions forcées. Oxfam a participé à plus de 15 négociations entre pro­priétaires et déplacés dans les der­niers mois. Ces efforts ont abouti dans les meilleurs cas à un délai des évictions. Un négociateur d’Oxfam explique : « C’est très frustrant parce que même si on négocie un délai, dans quelques semaines ou mois, il n’y aura toujours pas d’endroits ou de solutions durables pour eux ». L’approche des ONG basée sur les droits des déplacés à ne pas être évincés a pu créer des tensions avec les propriétaires, qui n’ont reçu que très peu de reconnaissance pour leur générosité et qui n’ont pas pu jouïr de leur droit à la propriété privée. Le prochain gouvernement, qui sera élu suite à l’annonce des résultats officiels de l’élection du deuxième tour du 20 mars 2011, devra mettre en marche une stratégie de retour et de réinstallation qui prenne en compte la question des évictions forcées et assure la jouissance des droits autant des déplacés que des propriétaires.

La situation reste très difficile pour les victimes du tremblement de terre vivant dans les camps, peu de solutions durables leur ont été offertes en termes de services et moyens de subsistance, alors que les propriétaires réclament leurs terres et que les ONG se retirent en grands nombres.


Amélie Gauthier est Coordonnatrice du Plaidoyer, Protection et communication pour Intermón Oxfam en Haïti.



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