Welcome to the FOCAL archive

The Canadian Foundation for the Americas (FOCAL) is no longer in operation. This website documents FOCAL's activities and accomplishments throughout its existence. Thank you for your interest in the work of FOCAL.

Pérou, la réconciliation impossible ?

Camille Boutron

La consolidation démocratique est freinée par la persistance d’inégalités sociales et un processus de réconciliation inachevé.

Le résultat du premier tour des élections présidentielles du 11 avril 2011 a causé un véritable choc au sein de l’élite péruvienne, détentrice de l’ensemble du capital économique et politique dans le pays. De nouveau, cette dernière a vu son candidat bien-aimé, cette fois-ci incarné par, Pedro Pablo Kucyinski, écarté du second tour au profit de deux candidats marginaux ayant gagné la faveur des électeurs dans les dernières semaines de campagne : Keiko Fujimori et Ollanta Humala. Le vote a donc propulsé deux acteurs plutôt problématiques du point de vue de la consolidation démocratique au Pérou.

Le Pérou démontre encore certaines difficultés à se remettre d’un passé marqué par la violence et l’autoritarisme.

Le Pérou démontre encore certaines difficultés à se remettre d’un passé marqué par la violence et l’autoritarisme. Entre 1980 et 2000, le pays fait face à un violent conflit armé interne au sortir d’une période de régimes militaires. Le gouvernement élabore une stratégie de lutte contre-insurrectionnelle pour faire face au soulèvement armé du Parti communiste du Pérou Sentier lumineux et envoie les forces armées dans les zones en état d’urgence. Débute alors une « guerre sale » au cours de laquelle les populations locales, principalement des communautés paysannes, sont prises entre deux feux et deviennent les cibles d’une féroce répression aussi bien des guérillas que des forces armées. Le conflit ne se calmera qu’au début des années 1990, alors que s’instaure un régime autoritaire qui met en place un ensemble de procédés légaux permettant la criminalisation de la protestation sociale. Ce n’est qu’avec le retour de la démocratie en 2000 que ne sera réellement entamé au Pérou un travail de mémoire collective sur les deux décennies de violence politique, notamment par le biais de la mise en place d’une Commission Vérité et Réconciliation (CVR).

Les nouvelles données de la CVR ouvre alors le débat sur une réécriture de l’histoire du conflit.

Le rapport final de la CVR déposé en août 2003 est accueilli quelque peu froidement par les divers acteurs de la scène politique péruvienne et des forces armées. Le document revoit le nombre de victimes du conflit qui était évalué à 25 000 personnes à la hausse et compte près de 70 000 victimes fatales. Mais la CVR va plus loin : si elle reconnaît que les groupes subversifs ont été les principaux responsables des violences commises, elle affirme aussi que les forces armées sont responsables d’un grand nombre de violations des droits humains. Ces nouvelles données ouvrent alors le débat sur une réécriture de l’histoire du conflit, débat qui révèle de violentes résistances de la part de certains groupes d’acteurs politiques face à une reconnaissance de la responsabilité de l’État.

Depuis la fin des dictatures militaires, la violence politique reste au Pérou un phénomène étroitement lié à l’évolution et la transformation de la sphère politique. Le conflit armé a eu pour cadre trois mandats présidentiels distincts. Le premier, celui de Fernando Belaúnde (1980-1985), apparaît comme un échec du retour de la démocratie après plusieurs années de dictature militaire. À peine rentrés dans leurs casernes, les militaires vont en effet être appelés à rétablir l’ordre interne par des méthodes répressives douteuses. Le deuxième, celui d’Alan García (1985-1990) se caractérise par une effrayante escalade de la violence dans un contexte de crise économique, plongeant le pays dans un véritable chaos. Son successeur, Alberto Fujimori, instaure un régime autoritaire et clientéliste en 1990. Son « auto-coup d’État » de 1992 lui permet de se faire réélire en 1995 et 2000 avant de devoir démissionner de la présidence et fuir au Japon suite à l’exposition médiatique d’affaires de corruption dans lesquelles il est directement impliqué. Poursuivi sous divers chefs d’inculpation, parmi lesquels comptent des violations des droits humains, Fujimori est extradé au Pérou en 2007 et condamné en 2009 à une peine de 25 ans de prison.

Les journaux rapportent la condamnation de l’ex-président Alberto Fujimoro à 25 ans de prison

Photo: Pedro Rivas Ugaz
Les journaux rapportent la condamnation de l’ex-président Alberto Fujimoro à 25 ans de prison, 8 avril 2009.

Keiko Fujimori, qui accède au second tour des présidentielles de 2011, est la fille de l’ex-président Fujimori. La condamnation de son père n’a pas découragé les milliers de ses sympathisants qui le voient toujours comme celui qui a réussi à mettre fin au conflit armé. Il est aussi considéré comme celui ayant refondé l’économie péruvienne en épousant de plein cœur les réformes néolibérales imposées aux pays latino-américains dès la fin des années 1980, sortant le pays d’une crise économique sans précédent. N’ayant en aucune façon agi sur les inégalités sociales, ces réformes ont néanmoins permis d’entamer une certaine modernisation des services et industries. Le chemin semble alors tout tracé pour sa fille, pour laquelle le lien de filiation représente le principal argument politique.

Ollanta Humala, de son côté, est un militaire. Sa responsabilité dans des cas de violations des droits humains pendant le conflit est notamment soupçonnée. Il est aussi à l’origine du coup d’État avorté de 2000 contre Fujimori. Lors de sa campagne présidentielle en 2006, il avait été très largement associé au régime chaviste, ce qui lui avait coûté la victoire au second tour. Il se présente comme étant le seul véritable candidat de gauche et prétend s’inspirer de l’ex-président Luis Inácio Lula da Silva au Brésil, amenant plusieurs observateurs à entrevoir dans une éventuelle présidence Humala une future dictature et la fin de l’embellie économique.

On peut s’interroger non seulement sur le rapport que les Péruviens entretiennent avec la démocratie, mais aussi sur celui qu’ils ont peu à peu tissé avec leur passé récent.

Pour sa part, García, le président sortant, s’est fait réélire en 2006 malgré sa responsabilité dans divers cas de violations des droits humains durant son mandat de 1985-1990. À la lumière de ces tendances électorales, on peut s’interroger non seulement sur le rapport que les Péruviens entretiennent avec la démocratie, mais aussi sur celui qu’ils ont peu à peu tissé avec leur passé récent. Le résultat du premier tour des présidentielles de 2011 a été généralement interprété comme une démonstration du malaise causé par la distribution inégale des richesses d’un pays en croissance économique. Alors que les élites urbaines s’enrichissent, les communautés paysannes indigènes rurales continuent de souffrir d’un réel manque d’accès aux services et au capital. Comme cela a pu être le cas dans d’autres pays de la région, ces inégalités peuvent être vues comme les limites du modèle néolibéral. Mais aussi, elles paraissent illustrer la permanence d’une structuration de la société péruvienne en castes implicites, élaborées à partir de l’origine ethnique et du capital culturel. Le premier tour apparaît ainsi comme une véritable protestation de la part de secteurs de la société péruvienne, qui, malgré le fait d’être les plus nombreux en chiffres absolus, se sentent continuellement marginalisés.

Or le profil socio-économique des victimes du conflit armé établi par la CVR montre que les cibles principales de la violence politique ont été des paysans pauvres indigènes de langue Quechua, mettant ainsi en évidence les diverses logiques d’exclusion. On peut alors se demander pourquoi les groupes sociaux qui ont été les premiers à souffrir de la violence politique votent si volontiers pour des candidats dont le passé ou les accointances semblent liées à la violation de leurs droits. Cette contradiction, pour certains, représente une preuve de l’ignorance de ces populations marginalisées que l’on accuse de « retarder » le développement du pays. Il semble cependant qu’une autre explication s’impose. En effet, on peut se demander dans quelle mesure la « réconciliation » que devait permettre la CVR demeure un processus inachevé dans une société où les principales victimes du conflit continuent aujourd’hui de faire l’objet d’une marginalisation systématique et voient que la transformation du pays ne profite qu’à un secteur réduit de la société. Ces formes d’exclusion sont celles qui avaient menées à l’escalade d’une période de violence sans égale dans l’histoire du Pérou à la fin du siècle dernier. Espérons qu’elle ne se répète pas.


Camille Boutron est sociologue et postdoctorante au Réseau d’études sur l’Amérique latine du Centre d’Études en Relations internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Elle est aussi chercheure associée à l’Institut français d’Études andines, Lima, Pérou. Elle peut être contactée à boutcam@gmail.com.



blog comments powered by Disqus
 
Comments Policy

Comments displayed in the Disqus forum are not the opinion of FOCAL, but of the commenter. Personal attacks, offensive language, false claims, solicitation and spam are not permitted.

Click "Flag" to report abuse to the moderator.

disqus_logo Privacy Policy

addthis AddThis Privacy Policy