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Les frontières ouvertes de l'Amérique latine

Fernando A. Chinchilla

Le crime organisé sème la violence aux frontières et met en péril les acquis démocratiques.

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Photo : Fernando A. Chinchilla
Des soldats équatoriens surveillent la frontière colombo-équatorienne. De l’autre côté de la rive, la Colombie, où des affrontements armés ont souvent lieu.

En juin 2011, 21 corps torturés de jeunes avec des messages écrits signalant « qu’ils étaient des voleurs et violeurs » ont été lancés dans divers points de la ville mexicaine de Morelia, dans l’État de Michoacán, rappelant le pire du terrorisme d’État centre-américain des années 1970-80. Même si cette ville n’est pas située à la frontière, là où la violence associée au crime organisé est monnaie courante, de tels épisodes ne peuvent être compris que s’ils sont placés dans le cadre général des dynamiques propres aux zones limitrophes du pays, tout en gardant en tête les indissociables liens avec celles ayant cours en Amérique centrale et dans les Andes. L’étude des « maillons chauds » de violence transfrontalière permet de prendre toute la mesure de la menace régionale, nationale et individuelle posée par le crime organisé, qui affaiblit l’état de droit en justifiant les approches répressives et en vidant de sens le concept de citoyenneté, et qui semble commencer à se réclamer d’idéologies concurrençant l’autorité étatique, devenant un facteur d’instabilité politique dans les Amériques.

Le crime organisé, lié tant à la production et au commerce de drogue, qu’à la traite de personnes et au trafic d’armes, est un phénomène transnational particulièrement visible aux frontières. Il se caractérise par la délocalisation de ses activités. Fernando Carrión, professeur de la Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO-Équateur), postule l’existence d’une nouvelle violence, « frontalière », pouvant exploser n’importe où dans un pays, mais qui est invariablement liée à une économie d’enclave frontalière alimentée par le capital international, où la différence entre le légal et l’illégal est floue et où l’État y est pratiquement inexistant. Pour comprendre les dynamiques du crime organisé en Amérique latine, il est important de repenser les diagnostiques courants en tenant compte de trois facteurs.

Premièrement, les frontières latino-américaines sont, en qualité de régions périphériques historiquement négligées, l’épicentre d’une violence à conséquences politiques, dont les ondes de choc s’amplifient là où l’État est faible (ou absent), et où des acteurs paraétatiques lui disputent le monopole de l’utilisation de la force. L’insécurité produite par l’action de ces groupes pousse les résidents des zones affectées à soutenir l’approche de la mano dura (« main forte »), qui consiste à accroître la répression policière et militaire pour tenter de contrer le fort sentiment d’insécurité, documenté par le sondage Latinobarómetro 2010. Plusieurs gouvernements, toute étiquette idéologique confondue, se sont engagés dans cette voie: c’est ainsi que la droite du Président Felipe Calderón a déployé 36 000 soldats au Mexique en 2006, dans le cadre de sa « guerre aux narcotrafiquants », alors que le président équatorien « gauchiste » Rafael Correa a renforcé de 7 000 soldats sa présence au nord dans le but d’endiguer le débordement du conflit armé colombien, dont son gouvernement se dit victime. Dans ces régions, police ou militaires garantissent le seul lien ininterrompu entre l’individu et l’État. Mais que faire si, malgré le déploiement de militaires, les autorités voient que la situation peut échapper à leur contrôle ? On fait alors recours, comme l’a fait le président du Guatemala Álvaro Colom en mai 2011 après que 27 paysans aient été décapités, à des décrets d’état de siège indéfini. En privilégiant une présence militaire de plus en plus marquée dans la gestion des affaires internes, la violence reliée au crime organisé devient un facteur d’affaiblissement de l’État de droit démocratique, ou encore un obstacle à son renforcement là où il était absent.

Deuxièmement, cette violence est un phénomène politique à part entière. Il existe à la frontière colombo-équatorienne, par exemple, une panoplie de groupes armés; les uns se réclamant des guérillas d’antan, les autres étant des héritiers du paramilitarisme des années 1990. Tous ces groupes sont, à des degrés divers, pénétrés par des intérêts économiques liés aux activités illégales mais, ne serait-ce que par leur leitmotiv original, leur structure, les relations avec les civils, ou leur façon de contrôler « leur territoire », ils ont une dimension politique. Leur interaction avec l’État peut aussi mener à des infiltrations, des convergences ou des connivences ayant des conséquences politiques sur la transparence et l’imputabilité démocratiques. Enfin, certaines informations signalent la possible émergence de constructions identitaires dans la région, peut-être même celle de nouveaux fondamentalismes. Des leaders du cartel La Familia (Michoacán, Mexique), par exemple, ont déjà déclaré être inspirés par une fusion de messages bibliques et de la « psychologie pop ». En bref, des groupes criminels pourraient être actuellement engagés dans une démarche aboutissant à la production et le développement « d’idéologies », en concurrence avec l’autorité étatique.

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Photo : Fernando A. Chinchilla
La population de Tobar Donoso, à la frontière colombo-équatorienne, subit de plein fouet la violence du conflit armé colombien. Dans cette région, des groupes armés illégaux font la loi, et l'État est absent.

Enfin, troisièmement, la violence du crime organisé affecte la sécurité dans les Amériques à tous les niveaux. D’un point de vue individuel, la terreur et l’arbitraire qu’elle fait régner nie le principe de citoyenneté à toutes ses victimes. Un individu qui doit voter selon des consignes spécifiques, qui se voit nié la possibilité de critiquer ou qui quitte le soir sans garantie de rentrer sain et sauf peut-il être considéré comme un « citoyen », c’est-à-dire comme un individu avec des droits et devoirs effectifs ? Au niveau national, l’absence de contrôle sur le territoire aux mains de groupes armés non étatiques combinée à la tentation de court-circuiter les règles du jeu au nom de la réaction diligente constituent un danger pour l’État de droit. Nous revoilà en conséquence discutant de la supposée efficacité des solutions non démocratiques. Nous pouvons accepter qu’avec plus de 20 homicides pour 100 000 habitants, la région latino-américaine soit placée, au même titre que l’Afrique sub-saharienne, parmi les régions les plus violentes au monde (Global Burden of Armed Violence, 2008). Par contre, sommes-nous prêts à accepter que plus d’autoritarisme et de militarisme soient la solution ? Au niveau international, on continue à souligner la nécessité d’une coopération interétatique efficace, afin d’éviter des épisodes de tension comme ceux vécus par la Colombie et l’Équateur entre 2008 et 2010 suite à un incident militaire à la frontière qui a causé la rupture des relations diplomatiques pendant 32 mois.

Malgré les progrès accomplis, on constate que l’histoire de la construction de la paix et des États de droit dans la région est tout sauf achevée. En effet, selon le Sistema Nacional de Seguridad Pública du Mexique, 59 374 homicides volontaires furent recensés au pays entre 2007 et 2010. Quelques années plus tôt, alors même qu’on s’attendait à l'arrivée d’un libéralisme artisan de paix, défenseur des droits et porteur de développement, peu d’observateurs auraient imaginé que 15 ans plus tard, à un rythme moyen de 14 843 homicides par an, le Mexique atteindrait en cinq ans le seuil des 75 000 morts, comparable à celui atteint en 12 ans de guerre civile au Salvador. Voilà pourquoi une compréhension intégrale des nouvelles formes de violence politique, notamment de celles qui font éruption dans les frontières ouvertes de l’Amérique latine, s’avère indispensable. La sécurité des résidents de ces zones, la santé des jeunes régimes démocratiques et la stabilité du système inter-américain en dépendent.


Fernando A. Chinchilla est chercheur postdoctoral à l’Institut d’études politiques de Bordeaux et professeur invité à la Faculté latino-américaine de sciences sociales (FLACSO-Équateur).



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